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Jet d’encre

« La Sonate à Bridgetower » de Emmanuel DONGALA

vendredi 17 mars 2017, par Doszen

« Si George était heureux. Frederick de Augustus l’était plus encore. Non seulement il avait touché pour le concert la somme contractuelle, mais il avait en plus reçu une bonification de trois cents livres sur les recettes du concert. Désormais, son fils était une source sûre de revenus. »

"La Sonate à Bridgetower" de Emmanuel DONGALA

Je suis encore sous le coup de l’émotion. Voici quelques heures que j’ai terminé la lecture de "La sonate à Bridgetower", le dernier opus de mon compatriote Emmanuel Dongala. Notez que je souligne le statut de "compatriote" de l’auteur puisque je veux, sans vergogne, tirer une petite gloriole de son aura. Sans aucune honte je m’associe, via le fil tenu d’un bout de nationalité (un tiers pour moi) que je partage avec lui, au talent qui lui permet de produit ce magistral roman !

Déjà, à ce stade, il faut constater que l’intrusion des Bridgetower père et fils dans ce Paris pré-insurrection d’avril 1789 n’est qu’un prétexte de l’auteur pour nous parler de la France, de Paris, de la révolution culturelle qui parcours toute l’Europe du XVIIIe siècle. Augustus est un gaillard noir descendant d’esclave, affranchis, de la Barbade et qui a vécu, libre, entre enfance à Londres et page dans le château du prince Esterházy d’Autriche. Son fils, George, mulâtre, est un prodige du violon, à 9 ans, et son père espère pour lui un destin à la Mozart en entamant un périple européen qui doit finir en apothéose sous les lambris des meilleures salles de concert parisiens.

En fait, non seulement cette lecture a soulevé un enthousiasme fou, mais, en sus, elle m’a fait palpiter le ciboulot sur d’éternels questionnements du littéraire africain. Ce livre a "brainstormé" ma pensée à propos d’une éternelle, et stimulante, conversation que j’ai avec, entre autres, mon ami Abdoulaye Imourou sur ce qu’est la littérature africaine.

Est-ce que cette "Sonate à Bridgetower" est de la littérature africaine ou française ?
Question conne, non ?

L’auteur est né en Centrafrique et s’est "fait" au Congo. Il vit et enseigne aux États-Unis. Aucun lien donc avec la France. Son œuvre précédente le laisse aucun doute sur son encrage africain et qui a lu "Jazz et vin de palme", "Johnny chien méchant" ou "Photo de groupe au bord du fleuve" penserait que les tergiversations de ma pensée sont débiles. Vrai.

« Le père et le fils pénétrèrent finalement sous les arcades du Palais et se mirent à la recherche d’un restaurant. Sous chaque cintre d’arcade était suspendu un réverbère et tant de lampes éclairaient l’endroit que l’on avait l’impression de se déplacer dans une espèce de demi-jour. La place grouillait de monde. Les gens circulaient dans les galeries, s’asseyaient devant les cafés, devant les grands carreaux virés des devantures. Il y avait des scènes insolites, ainsi ce poète qui beuglait ses vers devant une librairie, indifférent au brouhaha incessant de l’endroit, ou ces joueurs d’échecs qui continuaient à pousser leurs pions comme si la foule bigarrée et bruyante autour d’eux n’existait pas, ou encore ce petit groupe d’hommes autour d’un orateur perché sur un escabeau, réclamant haut et fort la liberté d’opinion et l’abolition des lettres de cachet.
Tournant son regard vers le jardin central, Frederick de Augustus découvrit des femmes habillées de façon plutôt voyante, la plupart non accompagnées, en train de prendre des rafraîchissements à des tables placées en plein air dans un espace agrémenté de parterres de fleurs. La lueur artificielle des réverbères leur conférait une sorte d’aura qu’il n’avait pas trouvée aux filles des maisons de la place du Graben à Vienne, les célèbres Grabennymphen. N’eût été la présence de son fils, il serait non seulement resté plus longtemps à les observer, mais il se serait certainement approché davantage d’elles. L’idée lui vint de revenir en cet endroit une prochaine fois sans l’encombrante compagnie de son fils. On disait que si Paris était la capitale de la France, le Palais-Royal était la capitale de Paris. Comme cela était vrai ! »

Hum… oui, mais ce livre ne parle pas d’Afrique, ne met pas en lumière des auteurs africains et est un superbe voyage dans l’histoire française au travers ces grandes figures noires. Non seulement Dongala fait se rencontrer Alexandre Dumas, le chevalier de Saint-George et les Bridgetower père et fils dans le Paris de 1789, mais surtout il met en scène tout le gratin de l’histoire française dans une espèce de récit-fiction magistralement mené.
Les Bridgetower ne sont pas seulement familier des Haydn, Kreuzer ou Giornovichi, mais surtout ils papotent avec Condorcet, émulsionnent avec Lagrange ou Laplace, parlent féminisme avec Olympe de Gouges, assistent aux envolées révolutionnaires de Camille Desmoulins et aperçoivent l’éclat brillant du sabre de Théroigne de Méricourt. Ils mettent le doigt sur les contradictions des Jefferson («  C’est lui qui a écrit que "tous les hommes sont créés égaux". […] Oui, sauf les Noirs, les Indiens et les femmes. Qu’il possède des esclaves, passe encore, c’est monnaie courante en Amérique et dans nos propres colonies. Ce qui en revanche m’écœure est qu’il s’est fait le théoricien de l’infériorité des Noirs. Je peux vous dire que lors d’une discussion très animée avec Condorcet au café Procope, je l’ai moi-même entendu affirmer que les Noirs libres étaient des parasites nuisibles à la société et que comme des enfants, ils étaient incapables de prendre soin d’eux-mêmes ; que s’ils étaient braves, c’était parce que leur cerveau peu développé était trop petit pour appréhender le danger avant qu’il ne leur tombe dessus.  » – page 106) ou les incohérences de Voltaire («  Voltaire qui, dit-on, avait inventé la tolérance était portant bien intolérant envers les juifs et les Noirs qu’il n’aimait pas du tout et qu’il caricaturait à cœur joie.  » – Page 107). Ils se font amis de Beethoven, de Monge, etc…

Bref, les Bridgetower père et fils nous en mettent plein les yeux avec les "grands" de ce monde du VIIIème siècle en ébullition.

« C’était les premiers noirs qu’il rencontrait à Paris depuis leur arrivée. Étaient-ce des Noirs d’Afrique ou des Nègres créoles ? Dans tous les cas, il ne voulait pas être confondu avec eux, ni s’y associer. »
La sonata à Bridgetower - Emmanuel Dongala

Et le passage magnifique à Paris n’a pas suffi à Emmanuel Dongala qui met ses deux personnages dans des aventures musicales – classiques – dans les villes de Londres, puis à vienne. Et toujours, dans le sillage de l’histoire.
Les Bridgetower se sont échappés d’un Paris à feu et à sang qui a décidé de bouter la noblesse hors de terre de France. Leurs têtes la premières. Le père et le fils sont témoins privilégiés de la révolution française qui les contraints à trouver refuge à Londres.
Cette seconde partie du livre est, je trouve, plus intimiste, l’auteur nous montre les rapports père-fils qui se dégradent. Entre un père-impresario qui a peut-être trop voulu protéger son fils des réalités liées à son taux de mélanine et un fils qui commence à se construire et rejette la place trop importante de son géniteur. Sans vouloir tuer tout suspens, je dirai que c’est la partie qui m’a le plus déçu. Pas l’auteur (quoi que…) mais l’ingratitude du fils… bref. N’en disons pas plus !

Retour à ma question donc, est-ce que c’est livre est à classe en littérature africaine ou tombe-t-il dans le patrimoine littéraire français ?

Je dirais, assurément, le livre est africain. L’auteur est africain. Le "Au cœur des Ténèbres" de Conrad n’a jamais été considéré comme une œuvre africaine (les anglais et les polonais s’en mettent déjà plein la gueule pour le revendiquer), Le "Out of Africa" de Karen Blixen ou le "American Darling" de Russel Banks ne figurent pas dans les programmes scolaires africains. Les œuvres restent farouchement attachées aux origines des auteurs.
Cependant, la petite différence avec Dongala est que, autant les Gide ("Voyage au Congo"), les Mario Vargas Llossa ("Le rêve du Celte") ou les Mark Twain ("le soliloque du roi Léopold") écrivent (sur) l’Afrique à destination d’un public occidental, autant cette "Sonata mulatica" de Dongala aura un lectorat très largement européen. Même si on peut (ou pas) le regretter, Dongala, auteur congolais, écrit un livre-fiction sur l’Europe à destination (surement pas sciemment) d’un public européen. Cette œuvre est-elle alors africaine ou doit-elle être, à raison, revendiquée par le monde littéraire française ?

Le normand en moi dis "peut’ête bien qu’oui, pt’ête bien qu’non".

La littérature française doit revendiquer ce livre comme elle s’est emparée des Samuel Beckett, Milan Kundera ou, plus récemment, Gaëlle Faye. Parce que Dongala leur montre que l’homme Noir, d’aujourd’hui, est entré dans l’histoire française depuis bien des siècles et, si ça peut décomplexer la France, pas seulement par effraction à bord d’un bateau négrier. Que les figures Noirs, dans l’histoire de France, ne sont invisibles aujourd’hui que par la cécité volontaire d’une idéologie qui voudrait la France farouchement blanche pâle. Ce livre doit appartenir à la France – caucasienne, eurasienne, Noir – qui doit la mettre entre les mains de tous ses enfants. Qu’importe la nationalité de Dongala, ce livre parle aux français et devrait appartenir au patrimoine littéraire français parce que c’est un miroir dans lequel la France devrait se voir.

En fait.

La revendication de ce livre ne devrait pas venir que de la France ou que du Congo, ou de l’Afrique. En élargissant. Il n’y a aucune règle qui empêche les deux (ou trois) de faire appartenir un livre à leur patrimoine. La double nationalité, la triple appartenance en littérature est non seulement permise mais souhaitée car elle est la marque de grandes œuvres qui transcendent tout par leur universalité.

De fait, ma question du début « Est-ce que cette "Sonate à Bridgetower" est de la littérature africaine ou française ? » est effectivement débile. Ce livre est universel et la question ne devrait même pas se poser. Ce livre est grand, très grand et il appartient à tous.


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